Parmi les choses particulières qui m’ont intrigué ici en Pologne, il y a le patriotisme ardent dont fait preuve la population.
Car le moins que l’on puisse dire, c’est que les polonais sont fiers de leur pays et d’y être né. Cela se voit en particulier lors des fêtes nationales (au nombre de deux, le trois mai et le onze novembre, ce qui déjà en soit révélateur !) : la plupart arborent à leur fenêtre un drapeau national ! On retrouve ce drapeau dans les plupart des manifestations et des événements publiques. L’hymne national trouvait d’ailleurs aussi sa place dans les occasions particulières de mon lycée.
Je vous propose donc de revenir aux sources d’un patriotisme particulier qu’est celui de la Pologne.
Les sources du patriotisme polonais plongent directement dans l’Histoire récente de ce pays. Remontons pour cela le temps, jusqu’en 1772. A cette date, le grand Royaume de Pologne et le Grand Duché de Lituanie s’étendaient de la mer Baltique jusqu’en Moldavie en passant par le Belarus et la Galice. Ce pays d’apparence si puissant était pourtant miné par les querelles internes (notamment par le « liberum veto ») et subissait la pression expansionniste de ses voisins à savoir : la Russie, la Prusse, et l’Autriche-Hongrie. Ceux-ci se mirent d’accord pour dépecer une première fois la République des Deux Nations en 1772. Par la suite, en 1792 puis 1795, ils achevèrent de séparer la Pologne et la Lituanie entre leurs empires.
La deuxième partition est la conséquence de la création de la constitution du 3 mai 1791, qui deviendra par la suite la fête nationale. C'est là aussi assez édificateur de la mentalité polonaise de célébrer ce fut en réalité, une occasion manquée, puisque cette constitution n'eue dans les faits même pas eu le temps d'être appliquée ! La troisième et dernière partition est elle la conséquence de la première révolte polo-lituanienne contre les partages, dite du nom de son principal investigateur : Kościuszko. Ayant échouée, le pays disparaît de la carte européenne.
Tadeusz Kościuszko
S’en suivit une période de répression très dure, en particulier dans la partie prussienne et russe : la langue polonaise perd son statut officiel, le peuple est forcé à la russification et à la germanisation, les ressources sont pillées. Cependant, la montée en puissance de celui qui était général français à l’époque redonna une raison d’espérer à la Pologne. Bonaparte put donc compter sur la légion polonaise durant sa campagne d’Italie, durant laquelle fut rédigée et chanté ce qui est l’hymne polonais aujourd’hui.
Ces polonais, ont les retrouvera presque partout durant la grande épopée napoléonienne : en Dominique, en Espagne, en Prusse, en France, en Russie, en Autriche… Napoléon leur rendit en effet un hommage bien particulier : à partir de 1807 et après la défaite de la Prusse, un grand-duché de Varsovie est crée, redonnant les ailes de l’indépendance aux polonais. Plus tard, il s’étendra sur la Pologne Autrichienne en 1809 et ensuite sur la Russie en 1812. Les lanciers de la garde, polonais s’illustrèrent à plusieurs batailles, se faisant remarquer par leur intrépidité et par leur courage sans limite, n’hésitant pas à se sacrifier. En effet, chacun d’entre eux savaient que sans Napoléon, la Pologne sombrerait à nouveau : ils n’avaient rien à perdre.
Malgré tout, Napoléon fut vaincu une première fois en 1814, et un escadron de chevau-légers polonais l’accompagna sur l’Île d’Elbe. Le peuple polonais souffrit alors d’une nouvelle partition, qui ne put être empêchée par le retour éphémère de l’Empereur en 1815. Commence alors une occupation de 123 ans, longue et difficile mais aussi qui participera à la construction de l’état d’esprit polonais contemporain.
La conséquence du grand duché de Varsovie fut que les trois grands empires décidèrent durant le congrès de Vienne (1814-1815) de limiter leur impérialisme sur la Pologne : Un Royaume de Pologne est créé dans la partie russe (dont le roi n’est autre que le Tsar lui-même), un Grand Duché de Poznań est fondé dans la partie prussienne et dans la partie Autrichienne, on voit l’apparition d’une région autonome de Galicie (aussi peuplé par une très importante minorité ukrainienne, pour ne rien arranger les choses !). De plus, une petite mais certaine autonomie est accordé à la Ville Libre de Cracovie.
En théorie donc, la langue, l’identité et la culture polonaise est reconnue et respectée dans chacun de ces territoires. En pratique, l’hégémonie étrangère s’installe peu à peu, et s’en suit alors une série de révolutions, révoltes et insurrections de la part du peuple polonais, mais aussi lituanien, et même à quelques occasions, ukrainien et belarus.
Ces insurrections se sont produites en 1830, en 1846 et en 1861. On pourrait bien faire un rapprochement entre la France et la Pologne sur ce point puisque nos deux nations possèdent toutes deux des peuples révolutionnaires ! Ces révolutions se perpétueront durant le XXe siècle, avec l’insurrection de Grande Pologne, dont je vous avais déjà parlé, mais on peut nommer l’insurrection de Varsovie en 1944 – j’hésite à parler du Ghetto de Varsovie en 1943 puisque on pourrait presque le lier à une histoire uniquement juive (n’ayons pas peur des mots !)-, les manifestations de Poznań de 1956, les débuts de Solidarność dans les années 70-80.
La différence notable avec la France, c’est qu’à chaque fois, ces révolutions étaient toujours dirigées contre des forces étrangères occupantes (encore que, avec Solidarność, on pourrait prouver le contraire) alors que chez nous, on se fait la révolution entre nous ! (surtout contre les rois ou les empereurs !) On retrouve aussi des exilés polonais dans de nombreuses autres révolutions du XIXe siècle, comme en Hongrie ou en Italie.
A côté de cette résistance active, tel un feu couvant, toujours prêt à reprendre, s’est mis en place une résistance passive tout aussi efficace. Le plus bel exemple est sans doute la langue polonaise elle-même, difficile à souhait et que les occupants ont désirés se débarrasser en vain ! Je me demande même si sa difficulté faisait partie intégrante du dispositif anti-occupant polonais, puisque de nombreuses formulations du polonais moderne, lorsqu’on les traduit en français, sont des copies conformes des formulations du français du XVIIIe siècle… Par ailleurs, les allemands, les autrichiens ou les russes qui parlaient la langue de Mickiewicz ne courraient pas les rues, et les polonais pouvaient discuter en tout tranquillité de révolutions ou d’insurrection devant des soldats étrangers sans être inquiétés ! Cette résistance passive passait aussi par la mémoire et l’histoire du pays transmise oralement de parents à enfants, glorifiant les héros révolutionnaires et entretenant la flamme de l’âme polonaise, les rendant toujours prêt à se soulever en masse dès que l’occasion se présentait.
Une composante toute particulière du patriotisme polonais se trouve dans la religion chrétienne catholique, ce qui explique pourquoi le pays reste encore très largement croyant (à 90% de la pop.) et pratiquant (60% de la pop. et non des chrétiens !) de nos jours. Et soyez sûr que la relève est prête à prendre le relai puisque même les jeunes sont imprégnés de ce conservatisme catholique.
Pourquoi donc le catholicisme est-il tellement important pour les polonais ? C’est ce que je vais essayer de vous faire comprendre dès à présent.
Il nous faut remonter très loin en arrière, jusqu’à la naissance de la Pologne en tant qu’identité territoriale à part entière, jusqu’en 966 environ. A cette date, le roi polonais de l’époque se fit baptiser pour recevoir la protection de l’église pour son pays. Mieszko Ier obtient par ce biais un bouclier contre l’ennemi originel des polonais : le Saint Empire Germanique et donc en particulier, les germains.
Plus de cinq cent ans plus tard, c’est contre la Suède protestante que le catholicisme commença à jouer un rôle important. Un lieu en est particulièrement symbolique : Częstochowa ! Monastère entouré une muraille solide, les suédois ne pourront la ravir. D’ailleurs, ni les prussiens, ni les autrichiens, ni les russes ne parviendront à la prendre d’assaut.
C’est durant les années de partage de la Pologne que le catholicisme devient un réelle composante de l’identité polonaise : les prussiens sont protestants, les russes orthodoxes, seuls les autrichiens partagent la même religion. Mais les relations sont plus souples avec eux, puisqu’à la tête d’un état multinational, l’Autriche-Hongrie se montre un peu plus libérale que les deux autres empires, qui cherchent véritablement à assimiler les polonais.
Être catholique devient donc synonyme d’être polonais : c’est dans les églises que se réunissent déjà des groupuscules nationalistes, les prêtres sont présents à chaque manifestations et soutiennent moralement la population. Après la première guerre mondiale, l’Eglise conserve son rôle de protecteur de la culture polonaise lorsque survient la guerre russo-polonaise de 1919-1921. Contre la toute jeune Pologne venant de retrouver son indépendance se dresse le géant bolchévique, fondamentalement anticlérical, antinationaliste, en somme, aux antipodes des fondamentaux que se sont créés les polonais durant les années d’occupation. Les combats sont difficiles mais les russes sont repoussés lors de la bataille de Varsovie.
Durant la seconde guerre mondiale, c’est aussi entre autres dans les églises que se réunissent les résistants de l’Armia Krajowa (Armée de l’Intérieur polonaise) mais c’est surtout dans les années socialistes de la Pologne que ces réunions, pacifistes cette fois-ci, prennent de l’ampleur. Là encore, comme pendant la guerre russo-polonaise, l’église apparaît comme le seul moyen d’exprimer publiquement et légalement son patriotisme à l’encontre des communistes au pouvoir.
Pour parachever le tout, la nomination de Karol Wojtyła au titre de Pape vient renforcer ce sentiment national. Le premier pape polonais de l’histoire est resté très présent dans le cœur des polonais malgré son décès ; participant à la chute du communisme, il a aussi participé au travers de son action à la conservation du pouvoir du Vatican, visible jusqu’au sommet de l’Etat, chose que certains lui reproche aujourd’hui.
Pour terminer, une des conséquences de ce patriotisme polonais fondé sur l’occupation étrangère et sur l’échec constamment renouvelé des insurrections a fortement influencé l’état d’esprit général des polonais, leur donnant un aspect quelques peu pessimiste. Car, comme ils le disent eux-mêmes, si vous demandez comment se porte votre ami polonais, celui-ci risque beaucoup de vous répondre que non ! Et de commencer à vous expliquer tous les problèmes familiaux, ou de son jardin ou de son chien s’il en a un. Les habitudes des anciens temps, me direz-vous…